Mission Albatros
Daniel Hervouët
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Kern, agent du service action de la DGSE, place son métier et ses compagnons d'armes au centre d'un univers dans lequel peu de ses semblables pourraient trouver leur place. Son ami de vingt ans, Zhang, est sa seule famille et son équipier le plus sûr. Lorsque Kern est engagé dans une mission visant à éliminer un dirigeant de la Mafia albanaise, Zhang est à ses côtés. Les deux amis n'ont pas d'état d'âme face à ce criminel qui associe, sous couvert d'une pseudo armée de libération, trafic d'armes et trafic d’êtres humains.
Mais le crime organisé albanais a plus d'une corde à son arc. Kern devra prendre la mesure de son adversaire. L'action secrète, dont il a fait sa vie, va lui révéler des facettes qu'il n'aurait jamais voulu imaginer.
Seul sur une terre brûlée, il lui est alors doux de sentir contre sa peau le froissement d'aile d'un oiseau en pensant au prix qu'il va faire payer à ceux qui l'ont trahi…
Sortie en librairie : juin 2007
Format : 150x230 - 384 pages - 22 €
Extrait du livre
"Albanie, embouchure de la Din, fin octobre.Kern s’immobilisa un instant. Le poing tendu vers le ciel, il fit signe à ses équipiers de s’arrêter. Les trois hommes s’accroupirent, fondant leur masse sombre dans celle du terrain. L’odeur de varech, agressive, annonçait le bord de mer. Elle lui rappela celle des grèves de Plougastel. D’un geste circulaire de la tête, il balaya les environs avec ses lunettes de vision nocturnes. Des cailloux, rien que des cailloux. C’était le moment d’ouvrir l’œil. S’ils avaient été repérés pendant la mission, c’était maintenant qu’on essayerait de les intercepter. Kern scruta le moindre indice. Le tout était de réagir quelques secondes avant l’adversaire pour avoir le temps de disparaître de sa vue ou de l’éliminer.
Vargas, Guilloux et Zhang observaient également leur secteur, le dos calé contre un tronc d’arbre ou une butte. Ils avaient les épaules sciées par les bretelles du sac. Ce bref instant de répi leur offrait un éphémère soulagement, même s’ils savaient que pour se remettre debout, il leur faudrait encore tirer sur des ressources bien entamées par des heures de marches, chargés comme des mulets.
Kern fit signe à ses hommes que la progression pouvait reprendre. Il était en tête, Zhang fermait la marche, Vargas et Guilloux gardaient les flancs. Zhang aurait senti venir un homme à cent mètres. Il avait un don pour ça. Si les Albanais s’approchaient, il leur pourrirait la vie. Il n’avait pas son pareil pour les pièges. Un vrai guerrier. Une assurance vie pour ses équipiers.
Le pas des commandos était à peine audible. La nature du sol ne leur facilitait pourtant pas la tâche. Une saloperie de calcaire friable qui ne demandait qu’à les dénoncer. Kern préférait prendre son temps, progresser lentement et assurer la sûreté du commando. Ramener tous ses hommes. Rien de plus important à ses yeux, à part remplir la mission. Il marqua un nouveau temps d’arrêt en profitant de la présence de blocs rocheux. Précaution supplémentaire quasiment inutile tant les Ghillie Suits[1] cassaient les silhouettes. Même les lunettes de vision nocturne qu’ils portaient fixées sur le front disparaissaient derrière les lambeaux désordonnés de tissus.
D’un geste, il fit signe à Vargas qu’il était temps de commencer la procédure de contact avec le point de recueil. Les commandos marine ne devaient pas être bien loin. L’homme sortit l’émetteur de son gilet de combat et pianota un message. Kern lui mit son GPS sous le nez pour qu’il puisse en lire les données et les saisir. Vargas fit un signe de conclusion. Il avait tout ce qu’il lui fallait. Il appuya sur la touche de son appareil de transmission rapide et attendit la réponse. Quelques secondes plus tard elle s’afficha sur l’écran : « Roméo 500m ouest. RAS ».
Kern fit lire la réponse à ses équipiers. Un pincement de plaisir leur chatouilla le ventre. Plaisir du travail bien fait. Joie du coup de poker qui marche. Le dispositif de récupération était bien en place. Apparemment il n’y avait pas un albanais à l’horizon. 500 mètres, c’était l’affaire de vingt minutes. Surtout, ne pas se laisser griser par la joie du retour à la maison. La sûreté, se répétait Kern comme un leitmotiv, la sûreté. Il n’avait pas l’intention de se laisser baiser au dernier moment. Il se remémora la carte. La Din était au fond du thalweg, en contrebas, sur la droite, à un kilomètre. S’il y avait des guetteurs, ils étaient près de l’embouchure du fleuve pour surprendre les contrebandiers, ou les aider, au choix. La confusion des genres était une spécialité albanaise.
Il n’y avait aucune raison pour qu’il y ait du monde sur la crête au-dessus d’eux, sauf si on les attendait. Cette idée libéra un flux d’adrénaline. Si c’était le cas, ils seraient dans la merde. Kern évacua cette pensée. Imaginer le pire, mais rester positif. Il n’empêche qu’il préférait ne pas tenter le diable. Progresser à mi-pente, doucement et en silence jusqu’au point de recueil. Il fit signe d’avancer.
Précautionneusement, les hommes reprirent la marche. Chaque pas était pesé. Ils contrôlaient leur respiration, l’oreille tendue. Lentement, ils balayaient du regard leur portion d’horizon. Inlassablement, ils assuraient l’assise de leurs pas. Ils percevaient à travers leur Ghillie Suit les moindres variations de température. L’humidité de la nuit révélait le parfum discet d’une terre avare d’expression. La dureté du sol exprimait combien le soleil et l’indifférence des hommes l’avaient rendu stérile. L’instinct primitif associé aux technologies devait leur donner l’avantage. Ils s’efforçaient d’y croire.
Kern jeta un coup d’œil à son GPS. Il était à cinquante mètres de son point de recueil. Il retrouva, à tâtons, le bouton de commande des fréquences de sa radio et bascula sur le canal de récupération.
-Roméo ici Tango Zoulou, quatre hommes, 50m ouest de votre position, annonça le capitaine dans le micro fixé à son équipement de tête.
-Tango Zoulou ici Roméo reçu, procédure d’approche, répondit une voix dans l’écouteur.
Kern vérifia au toucher que le filtre était bien en place puis braqua sa lampe vers l’ouest et appuya trois fois sur l’interrupteur suivies de deux autres fois. Trois faibles lueurs lui parvinrent en retour. Ses équipiers s’étaient resserrés autour de lui. Dans deux minutes ils seraient à nouveau au milieu des leurs.
Les quatre hommes marchèrent droit vers le point de recueil, sans précipitation. L’instant était délicat. La tension leur fit oublier le poids des lunettes de vision nocturne qui leur enserrait le front et celui du sac qui leur broyait le dos.
Kern aperçut une forme qui devait s’apparenter à la sienne. Masse déstructurée collée à un rocher. Il devina le canon d’une arme pointée vers lui.
-Roméo contact visuel. Chuchota Kern dans son micro.
-Nuits blanches ? Interrogea la voix
-A Shangaï. Répondit Kern
-Correct.
La masse se souleva et fit signe de la suivre. Les quatre hommes lui emboîtèrent le pas. Dix mètres plus loin, ils passèrent à hauteur d’un deuxième homme tapis dans un creux. Lorsque Zhang fut passé à sa hauteur, l’homme se redressa à son tour pour progresser à la queue du groupe.
En passant le dernier mamelon avant la côte, l’air salin leur apporta la vigueur humide du large. Ils n’étaient plus qu’à quelques mètres de l’eau. L’itinéraire que leur avaient fait suivre les commandos Marine était judicieux. Ils étaient descendus vers la mer en douceur, sans bruit.
En faisant leurs premiers pas dans le sable, les hommes de Kern eurent le sentiment de marcher sur de la moquette. Les muscles de leurs jambes, tendus par des heures d’attention soutenue, de précautions contre les éboulis, de récupération d’équilibre, pouvaient enfin se relâcher un peu.
Kern devina l’endroit où les Zodiacs étaient camouflés. Ils allaient droit dessus. A leur approche deux hommes écartèrent les buissons sous lesquels ils avaient dissimulé sommairement leur matériel. Ils se répartirent pour transporter les bateaux au bord de l’eau. Les hommes de Kern embarquèrent les premiers après avoir posé leurs fardeaux au fond des Zodiacs. Après six heures de marche, c’était une volupté de se soulager les épaules. L’eau était froide. Les plus privilégiés n’en eurent que jusqu’au genoux. Un à un, entravés par leurs équipements, ils se hissèrent lourdement à bord et se répartirent sur les boudins, une pagaie à la main. La cadence s’imposa d’elle-même. Lentement, les Zodiacs s’éloignèrent de la côte.
Lorsque la terre se réduisit à une ligne noire, posée sur l’horizon, les moteurs furent mis en route. Les hommes s’arrimèrent aux boudins avant que les FUTURA[2] ne donnent la puissance de leurs quarante chevaux. Après tant de silence, le bruit des moteurs libérait l’énergie contenue dans les poitrines et donnait envie de crier.
La vitesse, l’air qui lui fouettait le visage, le parfum Adriatique, la mission réussie, Kern appréciait comme un menuisier qui contemple un morceau de bois bien taillé. Un plaisir simple, presque sensuel. Ses hommes le regardaient à la dérobée, reconnaissants de s’en être sortis encore une fois. Partir en mission avec lui était un moindre risque, pas toujours une partie de plaisir. Il avait la baraka et le flair, ingrédients indispensables à la survie en milieu hostile. Son air matois irritait ses chefs. Ils avaient le sentiment qu’il se foutait de leur gueule. L’esquisse de sourire qui adoucissait en permanence son visage rude confortait cette impression. On lui demandait parfois s’il n’avait pas du sang chinois. Zhang s’en amusait.
Les zodiacs ralentirent jusqu’à ce que leur mouvement meurt de lui-même. La houle s’empara d’eux et les fit danser comme des bouchons. Le chef des commandos marine, à l’avant de son FUTURA sortit une paire de jumelles et entreprit un balayage scrupuleux de la surface des flots.
Zhang se tourna vers Guilloux et lui glissa à l’oreille :
-J’espère qu’ils ont de la Tsing Tao à bord de leur barcasse.
-Rêve pas mon vieux ! lui répondit son coéquipier tout en se dressant sur le coude pour mieux voir ce que le marin à la proue leur désignait du doigt.
Cent mètre devant, le sillage discret du périscope fendit la masse sombre de l’eau. Le kiosque du sous-marin commença de se dessiner, massif. Moins d’une minute avait suffi pour que le submersible fasse surface et file sous leur nez.
-Mets les gaz, on y va. Ordonna le patron des commandos Marine en indiquant de la main le cap à prendre.
Zhang, Guilloux et Vargas ouvraient des yeux ravis. Ils avaient fait ce genre de manœuvre des dizaines de fois mais ne s’en lassaient pas. Ils ne sentaient plus le froid humide de leurs treillis trempés. Le ventre chaud et rassurant du sous-marin les attendait. Kern, impassible, retira le chargeur de son HK, vida la chambre de la cartouche qui s’y trouvait et ramena la culasse vers l’avant.
Le SNA[3] s’immobilisa. Des silhouettes scrutaient la nuit dans leur direction. Les commandos réduisirent la vitesse des FUTURA. Aucun feu n’était visible, mais la lumière de la lune révélait la présence des matelots qui portaient des bandes fluorescentes sur leur tenue. Ils attendaient, le cou tendu vers l’est. Le code lumineux qui perça la nuit et le bruit des moteurs de Zodiacs les rassura.
-Commandos sur tribord commandant ! annonça dans sa radio l’officier marinier chargé du comité d’accueil sur la plage avant.
-Bien, parés pour la manœuvre ! ordonna le commandant soulagé de ne pas avoir à organiser des recherches pendant le reste de la nuit.
Les matelots saisirent à la gaffe la pointe avant des Zodiacs qui étaient venus se ficher contre les ballasts du sous-marin.
Kern et ses hommes prirent pied sur le pont. Leurs visages grimés n’étaient pas rassurants. Le Ghillie suit les rendait même effrayants, homoïdes à mi-chemin de la pieuvre et du yéti. Les matelots les regardaient avec respect et un peu de crainte. On leur fit passer les sacs. Surpris par leur poids l’un d’eux perdit l’équilibre et faillit tomber à l’eau. Zhang agrippa le malheureux par la manche et lui glissa, « donne petit, c’est trop lourd ». L’incident ne fit rire personne. Kern vérifia d’un coup d’oeil que le matériel et les armes étaient au complet avant de se tourner vers ses hôtes. L’officier marinier indiqua le chemin pour rejoindre le poste qui leur était réservé à bord. Déjà l’équipage s’affairait pour désarmer les Zodiacs et se préparer à la plongée."
[1] Survêtement de camouflage constitué de lamelles textiles difformes qui cassent la silhouette humaine et dispersent ses émissions infra-rouges.
[2] Zodiacs utilisés par les commandos marine.
[3] Sous-marin Nucléaire d’Attaque.